"... cette nuit pendant que je dormirai... un homme me découvrira, me dénudera comme une amante ; il fera l'amour avec mon livre, il aura dans les mains, dans les yeux, dans la tête ma vérité toute nue enfin. Comme c'est bon, comme ça fait battre le coeur, le premier lecteur..."   (La Traversière Chapitre XI)
Albertine Sarrazin
Le site Officiel

Écrivain : 17 septembre 1937 - 10 juillet 1967

E D I TO R I A L           "A mes deux amis"

"A la recherche d’Albertine disparue et de sa vérité"

Réflexion faite...

J’ai éprouvé de la tristesse, je l’avoue, en apprenant, alors qu’enfin la vie lui souriait, la mort d’Albertine Sarrazin, la petite et un peu sauvage "enfant de l’Assistance publique", vagabonde, complice de cambriolage, recéleuse, pensionnaire d’une maison d’éducation surveillée, condamnée aux "durs", devenue romancière en prison, dont le destin restera marqué par ces livres-témoins : L’astragale, La Cavale et La Traversière, qui lui apportèrent la notoriété et le succès.

Devant ce que révèlent d’elle ces ouvrages, on se prend à songer mélancoliquement à cette nouvelle, annoncée par la presse le 11 juillet 1967 : "Albertine Sarrazin, la révoltée, est morte à l’âge de 29 ans, dont plus de huit passés en prison". Ainsi, elle n’avait pas eu vingt ans de vie réelle... Interdite de séjour, elle avait dû obtenir une permission spéciale pour "monter à Paris" signer les exemplaires de presse de ses deux premiers romans, lorsque la "gloire littéraire" lui était soudain venue et qu’elle s’était vue décerner le "prix des quatre-jurys" en avril 1966, "malgré la vive opposition de certains milieux littéraire", il va de soi : "la belle société, qui lit Sagan de préférence, voulait mater cette enfant fougueuse et fugueuse" a-t-on écrit.

Pauvre Albertine... Le destin, et sans doute aussi la société et ses institutions, s’étaient "vachement" acharnés sur elle, comme elle aurait dit. Née à Alger, le 17 septembre 1937, de père et mère inconnus, adoptée par un couple âgé (un colonel en retraite et une rentière), qui ne l’a jamais comprise, la petite mal-aimée s’était enfuie, et avait été arrêtée à 15 ans pour vagabondage. A 16 ans, un cambriolage au cours duquel sa complice avait eu le tort de faire usage d’une arme, lui vaut une condamnation à sept ans de prison. Et c’est pourtant cette petite aventurière, déclarée "perverse constitutionnelle" qui, “au lieu de sombrer dans l’univers des geôles” dont on imagine la perversion, montre sa vraie nature et son énergie morale : elle entreprend "de remonter la pente en poursuivant, par des chemins parallèles, le même objectif que les sages lycéennes de son âge" ; elle reprend ses études en prison et passe les deux parties de son baccalauréat, la première avec la mention "bien"...

Et elle continue à travailler, observant et prenant des notes sur sa vie de détention, ces notes, ces "quelques petits trucs écrits en cabane" d’où sortiront ses deux premiers romans autobiographiques, L’Astragale, qui raconte son évasion, et La Cavale, qui est l’observation sensible, précise, nuancée, vécue, teintée de juste ce qu’il faut de verdeur et d’argot, pudique jusque dans l’obscénité, de la vie d’une "prison de femme", qui naguère avait déjà tenté, mais de l’extérieur et par témoignages interposés, l’auteur de Jésus-la-Caille, Francis Carco...

... Dans son dernier livre, La Traversière, elle avait "amorcé le virage difficile" et montré, confirmant son talent d’observateur et d'écrivain, le monde du travail et non plus celui de la pègre, le dur essai de "reclassement" d’une jeune femme comme vendeuse d’un magasin à prix unique. Elle s’apprêtait à continuer son oeuvre : "Il y a toujours à écrire", quand on sait regarder autour de soi et ressentir avec les autres...

L’Astragale, ce fut le tournant de sa vie et, à son insu, la lointaine annonce de sa mort. Souvenez-vous au début du livre où Anne (Annick), c’est-à-dire elle-même, "sauta le mur (d’une hauteur de 10 mètres)", et, s’étant brisée le petit os qui donne au livre son titre énigmatique va rencontrer celui qui la recueille, l’héberge et la soigne, Julien -Zizi- repris de justice lui-même, avec qui elle se mariera en prison et a recommencé sa vie honnête et droite : “Je restais assise, pas pressée. Le choc avait dû casser des pierres, ma main droite tâtonnait sur des éboulis. A mesure que je respirais, le silence atténuait l’explosion d’étoiles dont les retombées crépitaient encore dans ma tête... Je me mis debout. Le nez brusquement projeté contre les ronces, étalée en croix, je me rappelai que j’avais omis de vérifier aussi mes jambes... Deux fois, trois fois, j’essaie de poser le talon : la foudre s’éveille, me traverse la jambe... Ma cheville est scellée...".

Julien, le "petit casseur", qui lui a donné son nom, est devenu, à force de travail lui aussi, prospecteur géologue : "C’est en me mariant que j’ai su enfin que j’avais un nom", dira l’abandonnée qui si souvent en changea, ou fut un numéro matricule. Ils vivaient, heureux enfin à douze kilomètres de Montpellier, dans une vieille ferme qu’ils avaient aménagée et qu’Albertine avait appelée "L’Oratoire", parce qu’au bout d’une allée de mûriers se trouvait une Vierge. Ce qu’elle évoquait du fond de sa prison provinciale, aux moments de "bourdon", ce qu’elle espérait dans la joie le jour de leur mariage, semblait réalisé : "Mon rêve de retraite à la campagne, plus tard, quand Zizi et moi aurons fait nos affaires, mon rêve parmi mes poules et mes lapins, s’éloigne vertigineusement..." Mais non ! "je marche vers toi et je marche à ton côté, j’ai le soleil dans le dos". Le soleil de ce Midi où ils s’étaient fixés...

En janvier 1967, le professeur Merle d’Aubigné, qui avait de l’affection pour Albertine, avait "décidé de lui refaire un astragale, un bel astragale tout neuf taillé dans l’os de sa hanche" ; l’opération difficile avait réussi, Albertine ne boitait presque plus. Mais elle était marquée par ses privations et ses années de prison, d’autres maux étaient venus, une péritonite, une tumeur, un rein infecté, une troisième opération en quelques mois... La plaie refermée, la malade ne se réveilla pas ; elle y mourut, son coeur affamé, son coeur épuisé se refusant de battre... Et la presse annonça : "Au moment où le couple formé par l’écrivain et son mari atteint l’équilibre, la sécurité, presque la gloire, l’opération de l’astragale en janvier, apparaît comme un signe du destin... Une dernière intervention devait avoir raison de cette jeune femme minée par des années de détention, qui restera dans les annales littéraires comme une vivante incarnation de la révolte".

Non ! en tant que criminologue, en tant que juge, je ne le crois pas. (...) .Ce n’est pas la révolte, la perversité, la soif de scandale qui se révèlent dans les tréfonds de son être, mais tout le contraire. C’est une "âme indomptable", avidement tournée vers la recherche de l’amour qui lui a si cruellement manqué, vers une sorte de "sublimation" ou de revanche de sa dignité personnelle contre les tristesses et les lâchetés, puis les ignominies, d’une existence sacrifiée, piétinée. C’est contre quoi elle "se rebelle" et cette capacité de rébellion précisément permet de ne pas douter d’elle. Imagine t-on ce que représente, pour une enfant sensibilisée, qui n’a jamais connu ni ses parents ni une tendre affection, de porter partout l’étiquette, qui la fait rejeter, de "pupille de l’assistance", de perverse, de voleuse, de prostituée, d’interdite de séjour, de récidiviste ? De n’être jamais pardonnée, d’être morte à jamais pour sa mère adoptive (“mother”) parce qu’un jour elle aura dérobé une bouteille de whisky dans un Monoprix... Tout cela, quand elle parlait, son oeil mauresque “immense” si plein de vie, d’ardeur et de langueur, sa “drôle de petite voix” le disaient.

Il est par trop superficiel d’user, parlant d’elle, des qualificatifs “insolite et insolente”, et par trop facile de taxer une enfant, une adolescente ainsi traitée, “d’agressivité” qu’il faut “mater”. Frondeuse, oui ; blessée, certes, et dans la mesure de sa solitude et de sa fragilité. “J’aime les têtes de mule, j’en suis, mais...”(...)

Devant cette morte menue de “L’Oratoire”, étendue, désormais apaisée, avec un simple bouquet de lavande sauvage dans ses mains jointes, n’oublions pas l’enfant qu’elle fut. “Légère, légère comme l’oiseau de muraille... Avant d’être truande, j’ai été guide de France”. Témoins de cette vie brève et brisée, nous n’avons pas lieu d’être bien fiers de nos conceptions sociales et de nos institutions.(...)

Je ne puis quant à moi, me résoudre à classer Albertine Sarrazin parmi les “criminelles” ; je m’insurge contre l’idée que l’avenir puisse n’entendre que la voie sévère de l’injonction : “Accusée, levez-vous !”, ne la voir que sous cette image et faire d’elle, dans notre littérature, une sorte de “pendant” de Villon et de ses “compagnons de mauvaise vie”. Je la remercierais plutôt de nous avoir apporté la preuve qu’une condamnée jugée criminelle peut être, au fond d’elle-même, “honnête”, “saine”, “droite”, se gardant “de blesser, de faire des trucs pas propres”, et digne d’estime et de sollicitude intelligente.(...)

En toute vérité, je souhaite que celle qui “aura vécu juste le temps de raconter sa vie”, qui fut “l’éternelle traversière fauchée avant la mi-chemin”, sache au moins que sa voix nous l’avons non seulement entendue au passage, mais comprise ; que cette vie “perdue” ne l’a pas été en définitive, que nous la jugeons avec humanité et avec justice, et que, tout au fond de nous, non sans quelques remords, nous ne sommes pas incapables d’en tirer une leçon. On lui a reproché de “n’avoir jamais voulu demander pardon”... N’est-ce pas elle plutôt qui aurait eu de justes griefs ? (...)

La véritable, la décisive évasion d’Albertine Sarrazin, ce ne fut pas “la cavale”, qu’elle a d’ailleurs manquée en définitive et tant elle rêvait sans cesse pour se donner du courage ; ce fut le“miracle” d’avoir pu sortir de soi, de se libérer, de se purifier et de se révéler, par sa confession : “En écrivant -a-t-elle confié un jour- je me suis aperçue soudain que je pouvais cesser de mentir”... Ainsi devint-elle elle-même. Lors de sa condamnation elle avait tant pleuré —et qui pleure n’est pas irrémédiablement perdu— qu’elle s’était par là, croyait-elle, “délestée à jamais d’une partie trop sensible d’elle-même”.(...)

Mais nous -”le monde”, les “honnêtes gens”, les juges- ne devons nous pas être émus, et peut-être un peu honteux, de certaines choses dont nous sommes témoins dans notre société “civilisée”, mais inhumanisée, mais si aveugle encore à certaines évidences, si sourde à l’appel muet de tant de détresses, insensible à certaines urgentes nécessités... Que faisons-nous de vraiment judicieux, de vraiment efficace, pour empêcher des enfants abandonnés et peut-être pleins de promesses, de pauvres “chiens perdus sans collier”, de “s’encanailler”, de devenir des délinquants, de se perdre à jamais “dans le trou” ? Ecoutons-la, revenant sur elle-même, pendant la plaidoirie de son avocat : “C’est vrai, pourtant, ce que raconte le bavard, que nous n’avons jamais eu notre chance, que nous n’avons reçu depuis l’adolescence que des coups de flingue répétés, dont les cicatrices n’ont jamais eu le temps de disparaître...”.

Sunt lacrymae rerum, en vérité, comme le disait le poète latin. *

* Virgile... l'Enéide, Livre I, vers 462.

J. Graven  ( juge à la cour de cassation suisse. Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique. Volume XXI n°3 juillet-septembre 1967. )

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