"... cette nuit pendant que je dormirai... un homme me découvrira, me dénudera comme une amante ; il fera l'amour avec mon livre, il aura dans les mains, dans les yeux, dans la tête ma vérité toute nue enfin. Comme c'est bon, comme ça fait battre le coeur, le premier lecteur..."   (La Traversière Chapitre XI)
Albertine Sarrazin
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Extraits

“Pour la première fois, je n’ai pas envie de connaître la fin, ni même la suite de cette aventure. Je suis là, nue, sur le fauteuil, à regarder Julien qui dort ; je voudrais rester ainsi, stagnante, tiède, dans le silence où s’élèvent seules nos respirations régulières, sans plus devoir faire les gestes, dire les mots qui nous échangent et nous trahissent ; cette minute vraie et vivante, je l’étire en éternité...

Puis, le temps reprend, les questions et les désirs me réentortillent ; je me lève, en m’accrochant à l’armoire, pour franchir les deux énormes mètres qui séparent le fauteuil du lit. Je fais le premier mètre en décalant mon pied droit de côté, talon-pointe, talon-pointe, le be-bop des bals dominicaux, là-bas et de là, le pied du lit. Je rampe jusqu’à l’oreiller : de tout près, je détaille, pore à pore, ce visage d’homme tué ; je me voudrais cruelle et j’ai envie de douceur, je suis jalouse : réveille-toi, ou fais que je vienne aussi dans ton sommeil.

Nous redescendons pour le dîner. L’heure approche où je serai hissée, bordée, embrassée et laissée seule : Julien doit partir, regagner la ville où il fait semblant de travailler. Il reviendra “bientôt...” J’ai une vague envie de hurler, je barbouille le pull de Ginette de maladroites traînées d’oeuf, quelle idée aussi, Nini, des oeufs sur le plat, vos oeufs sont gluants, je les déteste, je n’ai pas faim. Julien, ne pars pas tout de suite, laisse-moi m’assommer d’abord.”...

...“Comment ?... Mais Pierre, je vais marcher, je me débrouillerai.

- Vous débrouiller. Mais vous ne marchez pas, pour le moment. Supposons... Julien a dû vous affranchir, vous n’ignorez pas que, pour vous, il prend des risques. L’osier...

-“Vous inquiétez pas, nous sommes en compte, ça, ça s’arrangera entre lui et moi.”

Mais de quoi se mêle-t-il ?

“Ah ! Entre lui et vous ! Et là, maintenant ?”

Pierre pianote avec fureur, les gammes montent et descendent sous ses doigts étrangement désassortis au reste de sa personne : des doigts agiles, gracieux, précis, attachés à une masse de gélatine secouée et hurlante.

“Vous vous rendez compte qu’il n’est pas venu depuis dix jours ?

- Il travaille !... Et puis, avec la trique ce n’est pas la peine qu’on le voie trop souvent dans le secteur.

- Eh oui ! Vous parlez comme un livre ! Et s’il ne revient pas, s’il lui est arrivé un coup dur ? Vous y avez pensé, à ça ?

” Oh ! oui, Pierre, j’y ai pensé. J’y pense à chaque heure, à chaque seconde. La pensée de Julien m’éveille et me garde éveillée, au long des nuits où je guette chaque moteur, chaque porte, chaque pas. Peut-être puis-je ainsi écarter de sa route, le malheur et l’ombre...”...

 ... Au milieu de la nuit, je m’assure que le type dort bien et je me faufile hors de la villa, la clef du bureau en poche. Je laisse mon sac en otage, au cas où il se réveillerai avant l’heure : une course que j’avais oubliée, mon chéri.

Le temps de trouver un taxi qui me dépose dans les alentours du bureau, de grimper quatre à quatre l’escalier où le bouton automatique m’a fait enquiller sans recourir à la pipelette, et j’introduis la clef minuscule, redoutable clef de serrure à pompe, j’enfonce, je tourne... Ouf, une heure ou deux de gagnées sur l’effraction.

Aucun tiroir n’est fermé. Dans celui du comptable, je rafle la “petite caisse”, quelques mille, et je poursuis mes recherches. Petit vicelard, il a mis l’argent dans un bout de papier gris entouré d’un élastique tout au fond d’un tiroir plein de vieux dossiers. J’en déchire un coin, les biftons apparaissent, crissants et propres , des sous neufs... Je ne les déballe pas, j’enfouis le paquet dans mon corsage et je me redresse, un peu soûle. Pas possible que ç’ait été aussi simple, quelque chose va m’arriver... non, les bureaux continuent à dormir, rien ne bouge dans l’immeuble ni dans la rue. Le plus délicat reste à faire : simuler une effraction, pour couvrir le type en même temps que moi-même..."

 

L'Astragale