"... cette nuit pendant que je dormirai... un homme me découvrira, me dénudera comme une amante ; il fera l'amour avec mon livre, il aura dans les mains, dans les yeux, dans la tête ma vérité toute nue enfin. Comme c'est bon, comme ça fait battre le coeur, le premier lecteur..."   (La Traversière Chapitre XI)
Albertine Sarrazin
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Le titre du roman désigne son héroïne, Albe, une prisonnière qui devient écrivain célèbre. Dans ce roman, trois étapes du récit s’enchevêtrent :

  • L’impossibilité pour l’héroïne de se réintégrer dans la société, qui l’accueille avec sang-froid et mépris.
  • L’attente de son mari, qui finit sa peine en prison.
  • La transformation d’Albe-prisonnière en Albe-écrivain.

En fait, ce roman est constitué de trois mini récits : celui d’une “irrécupérable”, celui d’une amoureuse et enfin celui d’une révoltée devenue écrivain. Ces trois récits ont chacun, une indépendance narrative, mais forment un tout. Un ensemble indissociable et cohérent.

Dans ce livre, les retours en arrière sont de nouveau très fréquents. Albertine Sarrazin remonte souvent à son enfance (elle nous parle beaucoup de sa mère). “La Traversière est à la fois l’histoire de la fin d’une vie prisonnière aux multiples rebondissements imprévus et la naissance d’une carrière littéraire. Ecrit d’août à novembre 1966, ce livre correspond très exactement à la période du 6 juin 1963 à octobre 1965 de sa vie.

Extraits

“Je fais l’escale-beauté au bistrot du bas de la côte où le car fait terminus ; puis je monte la rampe, ralentissant chaque pas, le coeur battant dans la gorge... D’autres épouses, d’autres parents aussi attendent devant le portail, des valises et des paquets à la main. Je donne mes papiers au surveillant-portier et je m’assois sur une borne du porche, dans la chaleur, face à la chapelle Cézanne, le dos tourné aux familles : je n’ai pas de colis de linge moi, je préfère envoyer des paquets postaux avec beaucoup de scotch et d’emballages pour embêter la personne chargée de les défaire — on a des bonnes en prison, on ne décachette, on ne dépapillote jamais rien sans l’aide du Personne — et puis, ça m’ennuie de gaspiller même une seconde de précieux parloir pour m’entretenir de trous de chaussettes avec mon mari.

Oh ! Lou, je viens à toi timidement, presque religieusement, j’entre en ta prison comme en un grand sanctuaire, j’avance ailée sur les graviers de la nef...

... Il semble qu’on ait toujours été là, qu’on y sera toujours, les doigts passés dans les trous du grillage, à s’échanger les yeux et les lèvres en silence, retrouvés au-delà des pelures —le droguet et le brassard-matricule, la robe toute neuve— loin du bourdonnement des autres qui enchérissent leurs gueulantes pour se faire entendre, loin de cet alignement de tête-à-tête, de cet enchevêtrement de duos”.

En décembre 1964, Albertine pose son fragile pied en Cévennes, tout près du VIGAN. Là, dans sa “tanière” de “Camias”, elle va attendre, douter, espérer.

Surplombant le grand traversier qui deviendra la Traversière, caressée par le soleil Cévenol, elle retouche sa “Cavale”. “(...) Que le vent emporte ce temps si curieusement passé... et que j’en garde le parfum heureux, la calme et monotone tendresse de ma vie actuelle”. C’est là, que la nouvelle lui parviendra : ses deux “marmots” sont retenus : L’Astragale et La Cavale édités... en même temps aux éditions PAUVERT. C’est fait... elle avait bien raison de croire en elle !

“Si mon désir d’écrire remonte à l’enface, il ne s’est pas concrétisé par les moyens ordinaires : l’inspiration, l’imagination, le silence, les litres de gros rouge entonnés devant une machine à écrire d’occasion, les pelouses folles d’une résidence secondaire où l’on médite, allongée toute vacante en suçant des herbes, le milieu des gens de lettre,s le grave bureau à dossiers, téléphone et fétiches, connais pas. L’imagination? Je n’en ai pas. Le tout-France littéraire? Je l’ignore et il me le rend bien. Le matériel ? Un papier de cantine entraînant le Bic entraînant les doigts entraînant les mots. Autour de moi étaient le merveilleux et le sordide, le temps volé à reconquérir d’urgence, l’oubli instantané à gagner de vitesse, le rien à arracher au néant. J’ai essayé d’en parler, le soir, de traduire le creux des heures sous l’ampoule nue ou le vasistas maigre.”

“Je suis le Bic moi, rien qu’une toute petite pointe Bic avec des griffes et des dents !”

“Ecrire des trucs n’est rien, le difficile c’est de les vivre.”

 

La Traversière